Une diversité linguistique fragile


Une diversité linguistique fragile

LE MONDE | 02.10.09 | 11h34  •  Mis à jour le 02.10.09 | 11h34

 Il existe encore entre 6 000 et 7 000 langues sur Terre. Des milliers de langues vivantes qui servent à parler, échanger, penser à plus de 6 milliards d’humains. Mais pour combien de temps ? Telle est la question posée par le programme de recherche « Sorosoro » de la Fondation Chirac, qui entend lutter contre la disparition de trop nombreuses langues et organise une journée de réflexion sur ce thème à Paris, au Musée du quai Branly, le 6 octobre.  

La préservation de notre diversité linguistique est une idée neuve. La prise de conscience du nombre de langues et du danger encouru par beaucoup d’entre elles est récente. La Fondation Chirac rejoint ici le travail engagé par l’Unesco. Dans ce domaine complexe, le constat provisoire est le suivant : sur les 6 000 à 7 000 langues parlées dans le monde, la moitié sont considérées comme étant menacées, et il en disparaît en moyenne vingt-cinq par an. « Il s’agit d’un phénomène plus violent et plus massif que celui qu’on observe pour les animaux et les végétaux », note la linguiste Colette Grinevald, membre du comité scientifique du programme Sorosoro. Les régions ou pays-continents les plus touchés sont l’Amérique du Sud, où près de 600 langues ont été recensées, l’Afrique subsaharienne, où l’on en dénombre de 1 500 à 2 000, l’Asie du Sud et du Sud-Est, et la Papouasie Nouvelle-Guinée, avec plus de 800 langues, ce qui en fait le pays de plus forte densité linguistique au monde.

Les langues les plus menacées sont naturellement celles pratiquées par un nombre réduit de locuteurs. Et il arrive qu’une langue meure avec son dernier utilisateur comme ce fut le cas, l’année dernière, avec la langue eyak (Alaska-Etats-Unis) lors du décès de Marie Smith Jones qui en était l’unique dépositaire… D’autres connaissent le même sort dans une indifférence glacée. Le mannois, parlé sur l’île de Man, s’est éteint avec Ned Maddrell en 1974 ; l’oubykh, parlé en Turquie, s’est perdu en 1992 avec le décès de Tevfik Esenç.

Ainsi disparaissent silencieusement des langues, vestiges de cultures anciennes, lorsqu’une seule tribu ou une seule famille, un seul couple ou deux vieux amis sont les seuls à pouvoir communiquer avec les mêmes mots, la même grammaire. L’amorce du déclin d’une langue et sa disparition se jouent toujours dans la mauvaise transmission de cet idiome entre générations.

Tout près de nous, l’énorme succès populaire du film de Dany Boon, Bienvenue chez les Ch’tis, au-delà de ses ressorts comiques, puise aussi dans cette nostalgie d’une langue et d’un esprit vénérés comme un patrimoine précieux mais délaissé, négligé, non transmis. Car le chtimi, au fil des dernières générations, est doucement passé du statut de langue à celui de dialecte pour finalement devenir un objet folklorique, offrant malgré lui et avec élégance un aspect exotique. Et c’est ainsi que le chtimi masque le sacrifice, ne serait-ce qu’en France, de bien d’autres langues porteuses d’histoires et d’Histoire.

L’ambition de la Fondation Chirac est de faire prendre conscience de la fragilité du patrimoine linguistique mondial. Et d’aider à sa préservation pour une raison simple, avancée par tous les linguistes : toute langue recèle une vision du monde. « Chaque langue est un univers de pensée structurée de manière unique, avec ses associations, ses métaphores, ses modes de pensée », explique le linguiste australien Christopher Moseley.

En d’autres termes, la disparition d’une langue n’affecte pas seulement ses utilisateurs. Avec elle se volatilisent des mythes et des connaissances, tout un savoir souvent lié à notre environnement, à la faune et à la flore. Un patrimoine culturel immatériel et non moins tangible.

Article paru dans l’édition du 03.10.09

Inventorier pour protéger

LE MONDE | 02.10.09 | 11h34

En mai 2008, une photo aérienne stupéfie le monde. On y voit, en pleine forêt amazonienne, un campement de huttes de paille et des indigènes, le corps entièrement peint en rouge et noir, décocher leurs flèches contre l’avion qui les survole. La scène se passe dans l’Etat brésilien d’Acre, près de la frontière du Pérou.

 

La Fondation nationale de l’Indien (Funai) a pris le cliché et, surtout, a décidé de le diffuser pour attirer l’attention sur la nécessité de protéger ce groupe d’environ 250 Indiens, isolés et sédentaires, des dangers que font peser sur eux l’avancée dans la forêt des exploitants illégaux de bois, des chercheurs d’or ou des cultivateurs de coca. La Funai connaissait depuis plus de vingt ans l’existence de cette tribu d’agriculteurs, qui cultivent du manioc, des bananes et des pommes de terre. Mais elle avait choisi de s’abstenir de tout contact direct avec elle pour préserver son autonomie et pour lui épargner d’éventuelles maladies, comme la grippe ou la rougeole.

Il y aurait au Brésil 68 tribus indiennes isolées, disséminées en Amazonie. L’existence de 24 d’entre elles est officiellement confirmée. On ne sait rien de leur langue, et il faut espérer, pour leur bien, que cette ignorance durera longtemps. Mais il y a toutes les autres langues, celles que parlent les tribus indiennes du Brésil ayant noué des contacts plus ou moins étroits avec le monde extérieur, et dont beaucoup sont en danger. Elles sont le sujet d’études du Laboratoire des langues indigènes (LALI) de l’université de Brasilia qu’animent le Dr Aryon Rodrigues et son adjointe Ana Suelly Cabral.

Il y avait, estime-t-on, environ 1 200 langues – et autant de peuples – dans le territoire qui correspond au Brésil d’aujourd’hui lorsque le navigateur portugais Pedro Cabral l’a découvert en 1500. Il en reste à peu près 200. Il s’agit là aussi d’une estimation, en attendant le premier recensement linguistique officiel qui sera entrepris en 2010. Deux langues sont mortes en moyenne chaque année depuis le début de la colonisation.

Chances de survie inégales

Selon les experts, toute langue ayant moins de 100 000 usagers et en contact avec le monde moderne est appelée à disparaître au bout de quelques générations. A ce compte, toutes les langues indiennes du Brésil, et la plupart de celles d’Amérique du Sud, sont en péril. En réalité, leurs chances de survie sont très inégales et dépendent d’un ensemble de facteurs locaux. Heureusement, souligne Aryon Rodrigues, de nombreux peuples, regroupant entre 200 et 1 000 individus, ont une démographie stable ou en expansion et une langue saine et sauve.

Ces langues ont une population de locuteurs extrêmement variable. La plus importante est le tikuna, que parlent 30 000 personnes au long du Solimoes, la rivière qui, en rejoignant le Rio Negro à Manaus, forme l’Amazone. On la retrouve au Pérou et en Colombie. A l’inverse, plusieurs langues en voie de disparition accélérée ne sont plus parlées que par moins de dix personnes très âgées. Ainsi en est-il de l’akuntsu, au sud-est de l’Etat de Rondonia, que parlent seulement six personnes. Les deux cas les plus extrêmes sont la langue anambé, parlée par deux femmes, et le xeta, connu d’un homme et d’une femme qui le comprend mais qui ne s’exprime qu’en portugais.

L’Institut du patrimoine historique et artistique national met au point une méthodologie pour inventorier les langues du Brésil. « Connaître une langue, souligne Ana Suelly Cabral, c’est découvrir bien plus que ses mots et ses structures. C’est rendre compte de la vision du monde de ceux qui la parlent. C’est mettre au jour une culture, des mythes. C’est exhumer des connaissances en tout genre, historiques, médicales, culinaires. »

Préjugés défavorables

L’entrée en contact avec les locuteurs des langues en danger s’opère par l’entremise de la Funai, dont le département des Indiens isolés joue un rôle pionnier en Amérique latine. Ses experts ne contactent les groupes solitaires que si ceux-ci le souhaitent, notamment en cas d’urgence. Son responsable, Antenor Vaz racontait en 2008 le cas de deux Indiens Piripkura qui s’étaient approchés d’un campement de la Funai, et dont l’un était très malade. Hospitalisé et opéré, ce dernier est reparti dans la forêt en faisant comprendre qu’il ne souhaitait pas garder de contact avec le monde extérieur.

L’apprentissage d’une langue, si ses locuteurs l’acceptent, s’effectue à leur côté, là où ils vivent. Grâce à l’aide des linguistes, on peut collecter des textes, établir des grammaires, confectionner des dictionnaires. « Mais seule la communauté elle-même peut sauver sa langue », insiste Aryon Rodrigues.

D’où l’importance des campagnes nationales qui valorisent les langues indigènes et combattent les préjugés défavorables aux Indiens. Et plus généralement de tout ce qui stimule l' »auto-estime » des locuteurs et renforce leur identité culturelle. Il y a, dans ce domaine, quelques bonnes nouvelles, observe Ana Suelly Cabral. Elle cite l’exemple des Fulnio, un peuple d’environ 5 000 âmes qui vit à l’intérieur du Nordeste. Il a su préserver sa langue, et son identité, dans une région où toutes les autres langues indigènes ont disparu.

Jean-Pierre Langellier

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