La crise ou l’asservissement démocratique


La crise ou l’asservissement démocratique | 08 septembre 2009

Dans les démocraties anciennes (USA, Canada, une partie de l’Europe occidentale, Australie), les gouvernements n’ont plus la possibilité, pour de multiples raisons (tant morales que culturelles, historiques, d’image et de crédibilité) d’imposer leur volonté absolue par la force militaire ou policière comme dans d’autres régions du monde. La seule façon d’imposer cette autorité consiste à se servir de la crise pour asservir, sous couvert de protection régalienne, les peuples qu’ils gouvernent.

Extension de la doctrine du choc, chère aux démocrates radicaux américains, (qui, sous la houlette de la Canadienne Naomi Klein, défendent l’idée selon laquelle l’espace public est de plus en plus restreint au profit des multinationales, voir ci-dessous), la théorie du choc permet aux gouvernements démocratiques d’asservir leurs peuples en se servant de techniques telles que la régression psychologique, les peurs sécuritaires (voire les conflits de civilisations) et les processus d’infantilisation économique, sociale, culturelle, politique. Au final, les peuples apeurés se réfugient derrière leur gouvernement et acceptent de sacrifier une part de leurs libertés sur l’autel de la sécurité.

Ce fut le cas aux Etats-Unis, après les attentats du 11 septembre 2001 (9/11 comme disent les américains, qui est aussi le numéro de téléphone des services d’urgence en Amérique du Nord dont on commémore le 8ème anniversaire) avec le passage notamment du USA-Patriot Act (Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism Act – Loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme). Cette loi adoptée au lendemain des attentats renforce considérablement les pouvoirs de différentes agences du gouvernement (Federal Bureau of Investigation, Central Intelligence Agency, armée, National Security Agency), dont certaines sont directement reliées au chef de l’exécutif. Même si en 2005, le Congrès a voté un amendement empêchant le FBI et le ministère de la Justice de se servir du texte de loi pour accéder aux fichiers de lecteurs des bibliothèques et des librairies,  en 2007, on apprenait cependant que le FBI s’était servi illégalement du Patriot Act pour enquêter sur des citoyens des Etats-Unis. (Cette loi a en outre créé les statuts de « combattant ennemi » et « combattant illégal », deux notions juridiques nouvelles et floues qui permettent au gouvernement étatsunien de détenir sans limite et sans inculpation toute personne qu’il juge « terroriste »).

Dans l’affaire, les médias ont une grande part de responsabilité. Ils répercutent les propos gouvernementaux, sans recul indispensable. Ainsi par exemple, de nombreux journalistes occidentaux ont-ils été intégrés (« embedded ») dans les bataillons alliés en Irak ou en Afghanistan officiellement pour les protéger mais aussi pour pouvoir contrôler ce qu’ils allaient dire, écrire ou montrer. Combien de journalistes français, y compris ceux du service public, ont-ils été envoyés à l’étranger et bénéficier de la protection de l’armée ainsi que des moyens de diffusion de celle-ci qui pouvait ainsi exercer une pression sur ces envoyés spéciaux? Les peuples mal informés ou victimes de propagande à grande échelle sont eux aussi asservis intellectuellement et cherchent refuge derrière leurs protecteurs « naturels », c’est-à-dire leurs gouvernants.

Naomi Klein

« Move the center » (déplacer le centre) : c’est le « logo » de Naomi Klein (ce qui pour quelqu’un qui a écrit un ouvrage intitulé « No logo » prêt à sourire). Mais sur le fond, ce qu’elle réclame, c’est une réforme profonde du système politique américain. Son dernier ouvrage « la Doctrine du choc » (The Shock Doctrine) développe, à partir de sa thèse de 2004, une approche originale du libéralisme. Pour elle, capitalisme et démocratie, marché et libre-arbitre, ne peuvent pas fonctionner main dans la main. Au contraire, dit Klein, ils sont antinomiques. Elle s’oppose clairement à l’Ecole de Chicago (partisane du néo-libéralisme) et s’en prend en particulier à Milton Friedman, fondateur de la pensée néolibérale qui domine aux Etats-Unis depuis les années 1980 (il est mort en 2006 et un des bâtiments de la School of Chicago porte son nom, malgré l’opposition de plusieurs enseignants de l’université). Friedman défendait le rôle central du marché comme régulateur des interactions socio-économiques. Ne supportant pas le consensus (synonyme selon lui d’immobilisme), il voyait dans les crises le mécanisme idéal pour introduire des réformes. Et Naomi Klein rebondit sur cette idée en expliquant que les peuples ne peuvent accepter de profondes réformes que lorsqu’ils sont en état de choc. En effet, dit-elle, une personne en état de choc régresse à l’état d’enfant, état dans lequel elle va rechercher une figure parentale pour la guider. Partant, un peuple en état de choc acceptera d’accorder des pouvoirs exceptionnels à ses dirigeants, permettant ainsi à ces derniers de détruire les fonctions régulatrices du gouvernement. Pour Klein, l’Ecole de Chicago « est un mouvement qui se languit d’une crise comme des agriculteurs frappés par la sécheresse attendent la pluie ».  Elle donne plusieurs exemples notamment au Sri Lanka, où après le passage du Tsunami en décembre 2006, les autorités ont revendu à des hôtels une portion du littoral, où vivaient les pêcheurs.

 Ce qui est intéressant chez Klein, (et c’est peut-être ici la limite de son exercice), c’est qu’elle-même se sert de la crise pour essayer d’impulser des changements radicaux. Sur son blog, le 29 juillet, elle se demandait : « Est-ce que nous voulons poursuivre sur la même voie ? Voulons-nous vraiment sauver le système tel qu’il était avant la crise en septembre 2008? Ou souhaitons utiliser cette crise, et le résultat de la présidentielle américaine, pour radicalement transformer notre système? ».

 Reste qu’on peut appliquer la théorie de Klein à de nombreux exemples qui ne sont pas uniquement du domaine économique. La grippe A par exemple. Le professeur Gentilini, ancien président de la Croix Rouge française estimait, sur France Inter le 7 septembre 2009, que les médias et l’Etat en font un peu trop sur la grippe (ce qu’il appelait dans Le Monde.fr du 6 août 2009 « la pandémie de l’indécence »). Dans quel but ? Certainement pour détourner l’attention les populations et leur faire accepter un nombre de réformes difficiles ou impopulaires (sécurité sociale, libertés syndicales, immigration, éducation, taxe carbone etc.) voire, comme l’ont dit certains, pour satisfaire les intérêts économiques de groupes de pression puissants.

 D’une manière générale, les pouvoirs publics français ont depuis longtemps utilisé le choc comme méthode pour appliquer  leur train de réformes. Avant la présidentielle, ce fut l’accent mis sur les questions sécuritaires (relayées par l’ensemble des médias français). Les remarques du chef de l’Etat sur le « karcher » dans les cités ont été utilisées pour forcer la main au Parlement d’adopter un certain nombre de textes répressifs et sécuritaires sur l’immigration et l’éducation. 

 Les ONG

Si les gouvernements des sociétés démocratiques tentent de renforcer leur contrôle sur leurs peuples par des moyens aussi peu démocratique, au sein même de ces sociétés, certains organes n’hésitent pas non plus à se servir de la peur afin de satisfaire leurs propres intérêts (collecte de fonds, image, crédibilité etc.). A côté de chez moi, en face de l’école primaire, il y a un containeur de collecte de vêtements. Sur le devant est collée une affiche portant l’inscription « La catastrophe écologique, ça suffit ! ». Et tous les jours d’école, les élèves, matin, midi et soir, aperçoivent cette inscription. Le « bourrage de crâne » commence tôt. L’infantilisation est une des techniques d’asservissement traditionnel utilisé par les gouvernants. Sauf que dans ce cas précis, il s’agit d’une organisation non gouvernementale qui, elle aussi, sacrifie l’espace public sur l’autel sécuritaire. De nombreuses associations, ONG et entreprises utilisent l’argument de la sécurité pour collecter des fonds (on parle d’ailleurs de « sécurité alimentaire »). Dans un environnement fortement concurrentiel, ces organes ont recours à une stratégie de la peur, de la culpabilité individuelle et collective pour pouvoir subsister. C’est la surenchère.

Résistance 

Pour contrer, cette tentation d’asservissement démocratique, l’information est la seule résistance possible. Les médias ont un rôle à jouer, bien évidemment, et en particulier les alter médias.  Il intéressant de noter une appréciation de Télérama sur la couverture médiatique estivale (« L’info emballée sous vide ») où l’hebdomadaire reprochait aux médias français de laisser tomber pendant les vacances l’actualité internationale au profit de faits divers sans grand intérêt. Compte tenu de l’asservissement des médias aux pouvoirs publics, seuls les individus vont devoir compter sur eux-mêmes pour rester informer et résister au risque de servitude démocratique.

Olivier Jacoulet

 Sources :  France Inter 7/09/09 – www.challenges.fr  – New Yorker – 8/12/2008 – http://www.naomiklein.org/main – Télérama 5-11 septembre 2009 – www.LeMonde.fr   – Archives personnelles

Publié par Jacomedia à 12:03:44 dans Editorial :  http://jacomedia.blogg.org/

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